Pour qu’ils s’en sortent

Certains enfants n’ont pas la chance de pouvoir vivre leur enfance tranquillement. Difficultés familiales, difficultés scolaires, tout s’enchaîne. Alors comment faire pour donner la possibilité d’un bel avenir à ces petits malgré des débuts perturbés ? C’est ce que Marion tente de faire tous les jours dans l’exercice de son métier. Un métier dont elle parle avec conviction.


Transcription:
M: Marion / A: Anne

A: Alors Marion, qu’est-ce que tu fais comme boulot (1) ?
M: Je suis éducatrice spécialisée dans un Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique.
A: Alors, explique ! Concrètement, tu fais quoi ?
M: Concrètement, je travaille avec des enfants. Donc je suis éducatrice auprès d’enfants qui ont des troubles du comportement, c’est-à-dire qui, en fait, ont été exclus du cursus scolaire (2), pour simplifier parce qu’ils…ils n’arrivent pas à exprimer oralement. Donc ils se servent perpétuellement de leur corps, et souvent dans la violence, voi[re] (3)… ou dans l’inhibition.
A: D’accord. Et ils ont quel âge, alors, ces enfants-là ?
M: Alors, moi, je suis avec des enfants qui ont entre 6 et 11 ans. Après, les ITEP, ça peut aller jusqu’à 20… 20 ans.
A: Et là donc… Et tu en as combien en fait, en charge ?
M: Alors, nous, on est une petite structure. Donc on a seize enfants exactement. Et on est six éducateurs spécialisés. Et donc en fait, notre travail, ça porte sur la vie quotidienne, donc les repas, les… On en a certains qui sont internes aussi, donc ils dorment. Donc moi, je fais les nuits, aussi.
A: Hm, hm. Les nuits ?
M: Oui, les nuits. Et ensuite, ça porte sur… dans la journée, comme ils ont… Ils arrivent pas à tenir (4) en classe. En fait, ils sont trop…
A: Trop agités.
M: Trop agités, voilà.
A: Pas assez sociabilisés ?
M: C’est ça.
A: Ouais.
M: Eh beh… Du coup, on fait des ateliers (5) avec eux pour essayer justement de travailler sur la sociabilisation, sur… sur tout ça, sur partager avec les autres, sur l’extérieur aussi. Moi, je fais un atelier poney avec un autre groupe d’enfants entre guillemets (6) « ordinaires ». Et voilà.
A: Et alors, pourquoi est-ce que tu as choisi cette voie-là, ce métier-là ? Comment tu es venue à ça ?
M: Beh en fait, je passais à l’origine… Déjà, je voulais travailler avec les enfants parce que j’avais été animatrice de colonie (7). Et j’ai passé le concours d’institutrice (8), que je n’ai pas eu. Et… et connaissant un petit peu le milieu du… enfin le domaine de l’éducation spécialisée, je me suis dit que ça pouvait être intéressant d’aller là-bas mais sans connaître non plus trop.
A: Oui, tu as découvert au fur et à mesure (9).
M: Voilà. Oui, oui, parce que le milieu du handicap, c’est pas non plus… Enfin, j’ai pas baigné (10) dedans. Voilà.
A: D’accord. Et alors, oui, tu… Non, c’est vraiment le choix… un choix qui te convient complètement ou… ?
M: Alors aujourd’hui…
A: Parce que c’est dur quand même, non ?
M: Alors aujourd’hui, je suis très contente de pas être enseignante, d’être plutôt éducatrice, d’abord parce que l’enseignant, il travaille tout seul alors que moi, je suis éducatrice, donc je travaille avec une équipe.
A: Oui, c’est ça ?
M: Ça, c’est essentiel. Après, c’est très compliqué, parce que c’est des enfants… des enfants qui nous renvoient des… qui sont très violents, donc qui renvoient aussi des choses… Et qui…
A: Oui, c’est pas de tout repos (11).
M: Oui, c’est pas de tout repos.
A: Et puis, on sent qu’ils ont été malmenés.
M: Et du coup, ils peuvent être aussi malmenants, du coup. Et… Et donc c’est pas de tout repos.
A: Oui. Et puis, il y a sûrement pas une… une recette (12) à appliquer…
M: Non, c’est ça.
A: Il faut sans arrêt improviser, trouver…
M: C’est ça. Ils sont tous… tous différents dans leurs difficultés. Et… Et c’est là où l’équipe est essentielle puisqu’on en…
A: Oui, vous parlez beaucoup…
M: Oui, on en parle beaucoup.
A: … de chaque enfant et…
M: Et de comment essayer de faire qu’ils se sentent mieux.
A: Et tu as vu des progrès ? Enfin, tu vois les progrès ou c’est difficile à mesurer, l’efficacité de ton travail, quoi, finalement ?
M: Alors, avec les petits, c’est un peu plus facile de… de voir les progrès. Après, le problème qu’il y a, c’est que très souvent, c’est… c’est en dents de scie (13) en fait. Donc il y a des régressions et des progrès…
A: Ouais, des hauts, des bas. Et…
M: Voilà, donc voilà. Après, moi ça fait pas très longtemps que je suis en poste (14), donc c’est compliqué de dire… de dire les progrès que j’ai pu voir, quoi.
A: D’accord. Mais tu dis ils sont violents. Est-ce que c’est contre toi, par exemple, aussi ? Ça se tourne… ça peut se tourner contre toi ?
M: Ça peut se tourner contre les adultes, ça peut se tourner contre les autres enfants et ça peut se… Enfin, parfois, ils sont violents aussi contre eux-mêmes, en fait.
A: Ça doit être quand même, oui, fatigant, quoi, comme travail. Il faut de l’énergie en permanence.
M: Voilà. c’est ça ! Voilà, après le côté positif, c’est quand même que, à coté de ça, ils sont… ils sont… Bah justement, ils nous en apprennent toujours… Chaque jour, moi, j’ai l’impression d’apprendre des choses, qu’ils m’apprennent des choses sur moi, qu’ils m’apprennent des choses sur eux, que c’est un partage aussi. Je joue à plein de jeux de société (15) toute la journée. Je… Je rigole (16) bien aussi parce que bon, ils sont…
A: Oui, oui, oui. Oui et puis c’est ça, il doit falloir être vraiment présent sans arrêt, enfin, dans l’instant, quoi. On peut pas…
M: C’est ça.
A: On donne tout à ce moment-là avec eux.
M: C’est ça. Après, il faut pas l’être trop non plus.
A: C’est vrai ?
M: Toute la… Parce que si…
A: Il faut se préserver aussi ?
M: Je pense que c’est plus il faut pas être toujours sur eux (17) non plus, parce que on les aide pas non plus. Faut qu’ils arrivent eux aussi à… à se débrouiller (18) un peu tout seuls et à…
A: Mais c’est quoi après, de façon ultime, le… l’objectif, finalement ? Parce que là, ils sont dans un institut spécialisé. Et ensuite ? Qu’est-ce qui leur arrive ?
M: Ben l’objectif… L’objectif, justement, c’est qu’ils retournent dans un… dans un… dans le système scolaire ordinaire, quoi.
A: Oui, oui.
M: Alors après, on arrive, pour l’instant, à avoir des… des mi-temps, c’est-à-dire certains enfants vont dans des écoles ordinaires et viennent manger le midi chez nous par exemple. Donc… Et petit à petit, on essaie d’augmenter ces temps de scolarisation ordinaire. Et l’objectif ultime, c’est qu’ils sortent de notre institution et…
A: D’accord. Mais c’est des enfants, voilà, qui ont pas été très gâtés par la vie.
M: Non, ça c’est sûr, ça c’est sûr.
A: Et il y a un espoir ? Il y en a qui s’en sortent bien (19) ?
M: Je pense que oui ! Sinon je ferais pas ce travail.
A: Bah oui !
M: Ça serait très compliqué de faire ce travail en se disant que… enfin qu’il y a pas d’espoir. Non, donc oui, je pense qu’il y a espoir, surtout avec les petits, quoi.
A: D’accord. Bon, bah bon courage pour ce travail difficile mais nécessaire.
M: Merci.

Quelques explications:
1. un boulot: un travail (familier). Ici, il ne s’agit pas d’un boulot d’étudiant mais du vrai travail de Marion.
2. le cursus scolaire: le parcours scolaire ordinaire suivi par les élèves, de la maternelle au lycée.
3. voire: et même
4. tenir en classe: supporter la journée ordinaire à l’école. Ces enfants ont du mal à rester assis, à se concentrer, etc…
5. un atelier: une activité.
6. entre guillemets: on utilise cette expression quand on veut atténuer, nuancer le terme qu’on emploie.
7. animatrice de colonie (au masculin: animateur): ce sont les jeunes qui s’occupent des enfants ou des ados qui partent en vacances sans leurs parents en colonie de vacances. Beaucoup de jeunes Français passent le diplôme nécessaire pour faire ce travail. (Le BAFA)
8. le concours d’institutrice: pour devenir instituteur ou institutrice (ou comme on dit aussi maintenant: professeur des écoles), c’est-à-dire pour devenir enseignant à l’école primaire, l’examen est très sélectif et il y a un nombre de places limité. On appelle donc ça un concours.
9. au fur et à mesure: peu à peu.
10. baigner dans un milieu: y passer beaucoup de temps et donc bien le connaître.
11. ce n’est pas de tout repos: expression qui signifie que c’est fatigant.
12. une recette: une façon de faire qu’on peut suivre sans se poser de question et qui donne un résultat. (comme les recettes de cuisine)
13. c’est en dents de scie: l’évolution n’est pas linéaire, pas régulière.
14. être en poste: être nommé sur / à un poste.
15. les jeux de société: ce sont tous les jeux comme le Monopoly, le Scrabble, etc… où il faut respecter la règle du jeu.
16. rigoler: rire, s’amuser (familier)
17. être toujours sur quelqu’un: ne pas lui laisser d’autonomie, tout contrôler. (familier)
18. se débrouiller: être autonome, trouver soi-même des solutions.
19. bien s’en sortir: réussir, sortir de  situations difficiles.

TELECHARGER: Pourqu’ils s’en sortent – France Bienvenue

Et si ce métier vous intéresse, vous pouvez aller lire le blog d’une éducatrice.

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2 responses to “Pour qu’ils s’en sortent”

  1. Nicolás says :

    Une conversation très enrichissant, merci beaucoup!

  2. sarà says :

    merci beaucoup,ce site est vraiment génial,et on peut télécharger le dialogue gratuitement!encore merci!

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